Aller au contenu
Toutes les lectures

B1-B29 min de lecture

L’homme qui a marché sur la Lune et se sentait quand même imposteur

Il y a quelques années, l’écrivain Neil Gaiman a été invité à une rencontre réunissant des artistes, des scientifiques et des explorateurs célèbres. Il s’est senti à sa place nulle part. Il était sûr que quelqu’un allait bientôt remarquer l’erreur…

Il y a quelques années, l’écrivain Neil Gaiman a été invité à une rencontre réunissant des artistes, des scientifiques et des explorateurs célèbres. Il s’est senti à sa place nulle part. Il était sûr que quelqu’un allait bientôt remarquer l’erreur et lui demander de partir. Un soir, debout au fond de la salle, il a commencé à parler avec un monsieur âgé très aimable. L’homme a regardé la foule et a dit que lui aussi se demandait ce qu’il faisait là. Tous ces gens avaient créé des choses extraordinaires, disait-il, alors que lui était simplement allé là où on l’avait envoyé.

Ce monsieur, c’était Neil Armstrong, le premier être humain à avoir marché sur la Lune. Gaiman a raconté cette histoire sur son blog en 2017 et a confirmé ensuite qu’elle était vraie. Elle est devenue l’un des textes les plus partagés d’internet sur un sentiment que des millions de personnes connaissent très bien : celui de ne pas mériter sa propre réussite.

Deux psychologues et 150 femmes brillantes

Ce sentiment a enfin reçu un nom en 1978. Deux psychologues américaines, Pauline Rose Clance et Suzanne Imes, ont publié un article intitulé « Le phénomène de l’imposteur chez les femmes à haut niveau de réussite ». Elles avaient travaillé avec plus de 150 femmes qui réussissaient : des enseignantes à l’université, des étudiantes et des cadres. Beaucoup d’entre elles avaient d’excellents résultats, des prix et des diplômes. Pourtant, elles étaient secrètement persuadées de ne pas être intelligentes et pensaient que les autres s’étaient tout simplement laissé tromper.

Clance et Imes ont choisi leurs mots avec soin. Elles ont écrit sur un « phénomène de l’imposteur », et non sur un « syndrome de l’imposteur ». Clance a expliqué plus tard qu’elle ne voulait pas que cela ressemble à une chose de plus qui n’irait pas chez les femmes. Ce détail reste important aujourd’hui. Le syndrome de l’imposteur n’est pas un diagnostic médical. Il ne figure ni dans le DSM‑5 ni dans la CIM‑11, les deux grandes classifications des troubles mentaux utilisées par les médecins. C’est une expérience, pas une maladie.

Au début, les deux psychologues pensaient que cette expérience était typiquement féminine. Les recherches suivantes ont montré autre chose, comme nous allons le voir.

La balance truquée dans votre tête

Le cœur de ce sentiment n’est pas le manque d’estime de soi. C’est une façon étrange d’expliquer ses résultats. Quand quelque chose réussit, la personne se dit : j’ai eu de la chance, la tâche était facile, le professeur m’aimait bien, j’ai travaillé vingt heures au lieu de cinq. Quand quelque chose échoue, elle se dit : voilà la vérité sur moi, je ne vaux tout simplement rien.

Valerie Young, une spécialiste qui anime des ateliers sur le sujet, compare cela à une balance de cuisine cassée. On y pose les critiques et les erreurs : elles pèsent très lourd. On y pose les compliments et les bons résultats : ils ne pèsent presque rien. Rien de ce que disent les autres ne change le chiffre.

Clance a également décrit un cercle qui se répète sans cesse. Il commence en général par une tâche nouvelle : un nouveau poste, un examen, une première présentation. D’abord viennent l’angoisse et le doute. Ensuite, la personne réagit de l’une de ces deux façons : soit elle se prépare beaucoup trop, soit elle repousse tout jusqu’à la dernière nuit. Le résultat est souvent bon, mais il n’y a pas de fierté, seulement du soulagement. Et la réussite est expliquée autrement : c’était grâce à ce travail énorme, ou grâce à la chance, mais pas grâce aux compétences. La tâche suivante repart donc du même point et le cercle recommence.

Combien de personnes ressentent cela ?

Vous avez sans doute déjà vu le chiffre de « 70 % » dans un article sur le sujet. Il vient d’une enquête menée par Clance au milieu des années 1980 avec la psychologue Gail Matthews. Elles ont découvert qu’environ 70 % des personnes, dans des métiers très différents, s’étaient senties imposteurs à un moment de leur carrière. Matthews a aussi remarqué quand cela arrive le plus souvent : au début d’un nouvel emploi, ou lorsqu’on fait quelque chose que personne autour de nous n’a fait avant.

Ce chiffre est populaire, mais il n’est pas très précis. En 2020, une équipe dirigée par la docteure Dena Bravata, de Stanford, a publié la première grande synthèse des données scientifiques dans le Journal of General Internal Medicine. Elle a rassemblé 62 études portant sur 14 161 participants. Les résultats étaient étonnamment larges : entre 9 % et 82 % des personnes d’un groupe présentaient des sentiments d’imposteur, selon le questionnaire utilisé et selon l’endroit où les chercheurs plaçaient la limite entre le « doute normal » et l’« imposteur ».

Cette synthèse a aussi détruit quelques idées reçues. Ces sentiments étaient fréquents aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Ils apparaissaient à tous les âges, des adolescents aux professionnels très expérimentés en fin de carrière. Ils étaient particulièrement forts chez les personnes issues de minorités ethniques. Et ils allaient souvent de pair avec l’anxiété, la dépression, l’insatisfaction au travail et l’épuisement professionnel. Le pourcentage exact reste donc flou, mais une chose est sûre : si vous ressentez cela, vous êtes très bien entouré.

Les cinq masques de l’imposteur

Valerie Young a remarqué que ces sentiments ne se ressemblent pas chez tout le monde. Dans son livre de 2011, elle décrit cinq types. Le Perfectionniste considère que 99 points sur 100 sont un échec. Le Surhomme travaille plus longtemps que les autres pour prouver qu’il a sa place. Le Génie naturel croit que le vrai talent consiste à tout faire sans effort, si bien que la moindre difficulté lui semble prouver sa bêtise. Le Soliste refuse de demander de l’aide, parce que demander serait un signe de faiblesse. L’Expert accumule une formation de plus, un certificat de plus, et ne se sent toujours pas prêt à commencer.

Ces types ne sont pas qu’une jolie idée de livre. Lors d’une série d’ateliers destinés à des étudiants en médecine, des médecins et du personnel universitaire aux États‑Unis, entre 2019 et 2021, la question a été posée à 198 personnes. 57 % éprouvaient des sentiments d’imposteur. Parmi elles, 42 % se sont reconnues dans l’Expert, 34 % dans le Soliste, 31 % dans la Superpersonne et 25 % dans le Perfectionniste. Quand on leur a demandé d’où venaient ces sentiments, 72 % ont cité les attentes de leurs parents.

La bonne nouvelle inattendue

Presque tout ce qu’on écrit sur le syndrome de l’imposteur affirme qu’il est mauvais pour vous. Basima Tewfik, professeure à la MIT Sloan School of Management, a décidé de vérifier cette idée. Elle a séparé la pensée elle‑même — « les autres me croient meilleur que je ne le suis » — des émotions douloureuses qui l’accompagnent. Puis elle a étudié ce qui se passe au travail, à travers quatre recherches menées auprès de 3 603 personnes.

Les résultats, publiés dans l’Academy of Management Journal en 2022, ont surpris. Les salariés qui avaient souvent ces pensées étaient jugés par les autres plus efficaces dans leurs relations humaines. La raison est simple : comme ils n’étaient pas sûrs d’eux, ils faisaient davantage attention aux autres. Chez les jeunes médecins en formation, ceux qui avaient le plus de pensées d’imposteur gardaient un meilleur contact visuel, hochaient plus souvent la tête et posaient de meilleures questions. Les patients les décrivaient comme de meilleurs auditeurs. Et leurs résultats professionnels ne baissaient pas.

Tewfik met en garde contre la mauvaise conclusion. Elle dit clairement que cela ne rend pas ces pensées bénéfiques, car elles continuent de faire baisser l’estime de soi et les pensées positives. Il existe des façons bien plus saines de devenir quelqu’un qui écoute. Mais la recherche change un peu l’histoire : ce sentiment n’est pas la preuve que quelque chose est cassé en vous.

Alors, qu’est‑ce qui aide vraiment ?

Voici un fait honnête : lorsque l’équipe de Bravata a cherché des études testant des traitements du syndrome de l’imposteur, elle n’en a trouvé aucune. Personne n’a encore prouvé qu’une méthode précise fonctionne mieux qu’une autre. Ce que nous avons, ce sont des stratégies issues de la pratique psychologique et de ce que l’on sait du fonctionnement de ces sentiments.

  • Dites‑le à voix haute. Si Clance et Imes travaillaient en groupe, ce n’était pas un hasard. Leurs patientes étaient stupéfaites d’entendre des personnes brillantes décrire exactement le même secret. L’idée « ici, la seule fausse, c’est moi » ne survit pas à cette conversation.
  • Rassemblez des preuves. Gardez un dossier avec les retours précis, les projets terminés et les problèmes que vous avez résolus. Les sentiments ont une très mauvaise mémoire. Un dossier, non.
  • Vérifiez votre explication. Après une réussite, demandez‑vous ce qu’en dirait un bon ami. Si votre réponse est toujours « la chance », notez quelles compétences ont réellement été nécessaires.
  • Attendez‑vous à ce sentiment au début. Un nouveau poste ou un premier grand projet, c’est exactement le moment où il arrive. Le savoir à l’avance permet de le lire comme quelque chose de normal, et non comme un avertissement.
  • Demandez de l’aide exprès. Si vous reconnaissez le Soliste en vous, poser une question est une petite expérience. Personne ne vous respecte moins et vous obtenez la réponse plus vite.
  • Acceptez que ce soit difficile. Le talent, ce n’est pas tout réussir du premier coup. Peiner sur une tâche difficile n’est pas une preuve contre vous : c’est l’apparence que prend l’apprentissage.

Un dernier point est important. Ces sentiments accompagnent souvent l’anxiété et la dépression, et la synthèse de Stanford a montré que ces problèmes s’aggravent mutuellement. Si le doute dure des mois, vous empêche de dormir ou vous éloigne d’occasions intéressantes, il vaut la peine d’en parler à un psychologue ou à un médecin. Ce n’est pas de la faiblesse : c’est la même logique que d’aller chez le dentiste quand une dent fait mal.

Peut‑être qu’il n’y a pas d’adultes

À la fin de son récit, Gaiman raconte le moment où Armstrong lui a fait comprendre quelque chose.

Si Neil Armstrong se sentait imposteur, alors peut‑être que tout le monde se sentait ainsi.

C’est peut‑être l’idée la plus utile de tout ce sujet. Les gens qui paraissent parfaitement sûrs d’eux savent souvent simplement mieux cacher le même doute. Personne ne possède un certificat prouvant qu’il mérite sa place. Il n’y a que des personnes qui travaillent, qui ont parfois de la chance et qui se sentent un peu dépassées, ce qui est en général le signe qu’elles font quelque chose de nouveau.

La question n’est donc pas de savoir comment faire disparaître ce sentiment pour toujours. Elle est plus petite et plus pratique : que ferez‑vous la prochaine fois qu’il vous rendra visite, le croire ou continuer votre travail malgré tout ?

Commencez à lire dans une nouvelle langue

Gratuit sur iPhone et iPad. Votre premier livre est à un toucher.

Télécharger dans l’App Store
Scannez avec l’appareil photo de l’iPhone