Chaque mois de mai, plus de 160 millions de personnes en Europe — et dans le monde entier — s’installent devant leur écran pour regarder des chanteurs en costumes extraordinaires interpréter des chansons qu’ils n’entendront probablement plus jamais. Certaines de ces chansons sont brillantes. D’autres sont bizarres. Presque toutes sont inoubliables. C’est l’Eurovision, et depuis près de soixante-dix ans, c’est l’un des événements les plus remarquables de l’histoire de la télévision.
Les origines
Histoire · 1956
Le Concours Eurovision de la Chanson est né à Lugano, en Suisse, le 24 mai 1956. À cette époque, la télévision était une technologie toute nouvelle et la plupart des Européens ne possédaient pas encore de téléviseur chez eux. L’Union européenne de radio-télévision (UER) — un groupe de diffuseurs publics de différents pays — souhaitait expérimenter la diffusion en direct d’un événement vers plusieurs pays simultanément. La musique semblait être la façon idéale de le faire.
L’idée originale s’inspirait en partie du Festival de Sanremo, en Italie. Le nom du premier concours était le « Grand Prix Eurovision de la Chanson Européenne ». Seulement sept pays y participaient : la Suisse, la Belgique, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. La chanteuse suisse Lys Assia remporta le concours — bien que les résultats du vote de cette première édition n’aient jamais été rendus publics et restent inconnus à ce jour.
Le concours n’a pas été créé uniquement pour divertir. L’Europe venait de traverser la Seconde Guerre mondiale, et l’UER espérait qu’un événement musical partagé aiderait les pays à se sentir plus proches les uns des autres — en utilisant la culture comme pont entre les nations.
L’événement grandit rapidement. En 1961, le nombre de pays participants avait plus que doublé. Les groupes ne purent concourir qu’à partir de 1971, et pendant les premières décennies, toutes les prestations étaient accompagnées par un orchestre en direct. L’orchestre fut supprimé en 1999, permettant aux artistes d’utiliser des pistes d’accompagnement enregistrées.
Comment ça fonctionne ?
Format et règles
Le format de l’Eurovision a changé de nombreuses fois au fil des décennies, mais l’idée de base est toujours la même : chaque pays participant sélectionne un artiste et une chanson, les interprète en direct sur scène, puis les pays votent pour désigner le gagnant.
Aujourd’hui, le concours se déroule sur trois soirées — deux demi-finales et une grande finale — au cours de la même semaine de mai. Dans les demi-finales, la plupart des pays s’affrontent pour décrocher une place en grande finale. Un groupe de pays appelé les « Big Five » — la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni — se qualifie automatiquement pour la finale chaque année, car ce sont eux qui contribuent le plus au budget de l’UER. Le pays hôte se qualifie également automatiquement.
Le vote fonctionne en deux temps. Chaque pays participant dispose d’un jury professionnel de cinq experts musicaux qui attribue des points, puis le public vote par téléphone ou par message. Chaque jury et chaque vote du public attribue des points sur une échelle de 1 à 12 — les célèbres « douze points » allant au pays favori. Un pays ne peut pas voter pour lui-même. Le score final est une combinaison des points du jury et de ceux du télévote.
Pas plus de six personnes ne sont autorisées sur scène pendant une performance — chanteurs, danseurs et musiciens compris. Les chansons ne peuvent pas dépasser trois minutes.
Des stars nées sur la scène de l’Eurovision
Grands gagnants
Au fil des décennies, l’Eurovision a lancé la carrière de certaines des plus grandes stars de la musique mondiale.
L’exemple le plus célèbre est celui d’ABBA. Le groupe suédois remporta le concours de 1974 à Brighton, au Royaume-Uni, avec leur chanson « Waterloo ». À l’époque, la prestation fut jugée audacieuse et inhabituelle : ABBA portait des costumes scintillants et jouait de la guitare électrique. Le public adora, et « Waterloo » devint un succès mondial presque immédiatement. En 2005, un vote populaire désigna « Waterloo » comme la meilleure chanson des cinquante premières années du concours.
En 1988, une jeune chanteuse franco-canadienne nommée Céline Dion concouru pour la Suisse avec la chanson « Ne Partez Pas Sans Moi ». Elle gagna d’un seul point — la victoire la plus serrée de l’histoire de l’Eurovision à cette époque. Dion devint par la suite l’une des artistes solos les plus vendues au monde.
Plus récemment, le groupe de rock italien Måneskin remporta le concours de 2021 avec « Zitti e Buoni » et accéda à la célébrité internationale dans les mois qui suivirent. L’Irlande et la Suède détiennent le record du plus grand nombre de victoires, avec sept chacune.
- 69 éditions organisées à ce jour
- 160 millions+ de téléspectateurs par an
- 7 victoires chacune pour l’Irlande et la Suède — le record partagé
- 785 points — le record absolu, établi par le Portugal en 2017
Le record du score le plus élevé de l’histoire de l’Eurovision appartient au chanteur portugais Salvador Sobral, qui obtint 785 points avec sa délicate chanson aux influences jazz « Amar Pelos Dois » en 2017.
Bien plus que de la musique — un message culturel
Identité et politique
L’Eurovision a toujours été bien plus que des chansons. Au fil des décennies, le concours est devenu un espace où les artistes peuvent faire des déclarations fortes sur l’identité, la culture et la politique.
L’un des moments les plus mémorables de l’histoire récente survint en 2014, lorsque l’artiste autrichienne Conchita Wurst — une drag queen à barbe — remporta le concours avec la puissante ballade « Rise Like A Phoenix ». Sa victoire fut suivie par plus de 195 millions de personnes et déclencha des débats dans toute l’Europe sur l’identité, l’acceptation et la liberté d’expression. Elle dédia sa victoire à tous ceux qui croient en un avenir de paix et de liberté.
En 1998, l’artiste transgenre israélienne Dana International remporta le concours, entrant dans l’histoire comme symbole d’inclusion à une époque où cela était loin d’être courant dans le divertissement européen grand public.
La politique a également joué son rôle. En 2016, la chanteuse ukrainienne Djamala remporta le concours avec une chanson sur la déportation forcée des Tatars de Crimée sous Staline — largement perçue comme un commentaire sur les actions de la Russie en Ukraine. Plus récemment, après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, la Russie fut exclue du concours par l’UER. Cette même année, l’Ukraine gagna avec « Stefania » du groupe Kalush Orchestra. En raison de la guerre en cours, le concours de 2023 fut organisé par le Royaume-Uni au nom de l’Ukraine.
L’Eurovision est depuis longtemps célébré par la communauté LGBTQ+ comme un espace qui accueille la différence et la créativité — une qualité qui est au cœur de l’identité du concours depuis des décennies.
Des moments mémorables entrés dans l’histoire
Prestations iconiques
Ce qui rend l’Eurovision si particulier, c’est la grande diversité de ce qui se passe sur sa scène. En 69 ans, le concours a produit certains des moments les plus étranges et les plus inoubliables de l’histoire de la télévision.
En 2006, le groupe finlandais de heavy metal Lordi remporta le concours en portant des costumes de monstres intégraux et en interprétant une chanson de rock intitulée « Hard Rock Hallelujah ». Ce fut le vainqueur le plus inattendu depuis des décennies, et l’un des plus populaires auprès du public à l’époque.
En 2003, la Belgique concouru avec une chanson appelée « Sanomi », interprétée entièrement dans une langue inventée qui n’existait nulle part dans le monde. Au total, trois chansons de l’Eurovision ont été chantées dans des langues fictives — un détail véritablement unique.
Il y a aussi le fameux « nul point » — lorsqu’un pays ne reçoit aucun point ni du jury ni du public. C’est considéré comme le résultat le plus humiliant possible, et les pays qui le reçoivent ont tendance à s’en souvenir pendant des années.
L’Eurovision 2025 — Bâle et une surprise lyrique
Dernière édition
La 69e édition du Concours Eurovision de la Chanson s’est tenue à Bâle, en Suisse, en mai 2025. La grande finale eut lieu le 17 mai 2025 à la St. Jakobshalle, présentée par Hazel Brugger, Sandra Studer et Michelle Hunziker. Trente-sept pays participèrent au total.
Le vainqueur fut JJ, représentant l’Autriche — un jeune chanteur contre-ténor dont le vrai nom est Johannes Pietsch. Né à Vienne en 2001, il a grandi à Dubaï et est d’origine philippine et autrichienne. JJ se produit à l’Opéra d’État de Vienne et étudie la musique classique dans une prestigieuse université viennoise. Sa chanson gagnante, « Wasted Love », était une ballade lyrique — un style très inhabituel pour un concours de musique populaire. Elle obtint 436 points au total, dont 258 points du jury professionnel — le score de jury le plus élevé de la soirée.
La dernière victoire de l’Autriche à l’Eurovision avant 2025 remontait à 2014, avec Conchita Wurst. Le concours de 2026 se tiendra donc à Vienne, en Autriche.
La deuxième place revint à l’Israélienne Yuval Raphael avec « New Day Will Rise » (357 points), et la troisième à l’Estonien Tommy Cash avec « Espresso Macchiato » (356 points). Le concours attira 166 millions de téléspectateurs.
Lauréats récents :
- 2021 — Italie : Måneskin — « Zitti e buoni »
- 2022 — Ukraine : Kalush Orchestra — « Stefania »
- 2023 — Suède : Loreen — « Tattoo »
- 2024 — Suisse : Nemo — « The Code »
- 2025 — Autriche : JJ — « Wasted Love »
Pourquoi les gens l’aiment-ils autant ?
Héritage
C’est une question légitime. L’Eurovision est souvent critiqué — pour être trop politique, trop excentrique, trop commercial ou trop imprévisible. Les détracteurs soulignent que le vote est parfois influencé par la géographie et les liens d’amitié entre pays, plutôt que par la qualité des chansons. Et pourtant, année après année, le public revient.
Une partie de l’attrait tient précisément à ce que les critiques lui reprochent. L’Eurovision est imprévisible. Un groupe de heavy metal finlandais peut gagner. Un chanteur lyrique contre-ténor peut gagner. Un groupe de folk-rap d’un pays en guerre peut gagner. Il existe très peu d’événements au monde où des styles musicaux aussi différents s’affrontent sur la même scène — et où le public de plus d’une centaine de pays décide du résultat.
Il y a aussi quelque chose de véritablement émouvant dans le concept. Depuis 1956, le concours repose sur une idée simple : des pays qui furent un jour en guerre peuvent se réunir, écouter la musique des uns et des autres, et voter. Tout à l’Eurovision n’est pas politique ou profond. Mais son fondement — la connexion à travers la culture — mérite d’être célébré.
Soixante-dix ans et toujours debout
En 2026, le Concours Eurovision de la Chanson fêtera sa 70e édition à Vienne, en Autriche. Il réunira une fois de plus des dizaines de pays, des millions de téléspectateurs et une immense collection de chansons allant du sublime au glorieusement absurde. Quoi qu’on pense du concours, une chose est certaine : personne ne fait de la télévision en direct comme l’Eurovision. Et personne, nulle part, ne prononce « douze points » avec autant de panache.
